Plis et sillons

Par Catherine Robert

Leur corps a plié sous le soc, les chaudrons et la machine à coudre. Elles ont sillonné les terres, les bourgs et la ville. Ces figures, dessinons leur lignée – un parcours de vie à moult détours sarthois, depuis la Champagne mancelle, au 17e siècle.

Les pionnières

Vallon-sur-Gée

Il y a tout d’abord quatre femmes de l’Ancien Régime : Marie, les deux Michelle et Françoise. Quatre silhouettes penchées sur la terre, leur bordage*, les soins aux bêtes et aux enfants. Toutes quatre peinent au labeur dans une province balayée par les vents, les brumes pénétrantes et les pluies fines.

Nul besoin pour elles de déployer la carte géologique des Champagnes ondulées* pour reconnaître l’alternance de plateaux et de coteaux, hachurés par le passage du cours d'eau dont elles occupent, avec leur linge, les berges après leurs travaux dans le bocage où dominent calcaire et grès roussard*, celui des cheveux roux dont il ne reste quatre siècles plus tard que des éphélides.

Comment tracer leur portrait ? Des informations sont disponibles : 1669, naissance de l'aïeule, 1710, mariage de sa fille et de plus amples renseignements pour les dernières.

Marie Lemeunier

Une femme infinie - Des vallons - Résonance avec une chute

Elle n’a pas la renommée de Louis Le Nain mais elle aurait pu incarner la femme tenant sa fillette dans le creux de ses bras, fatiguées toutes deux. Son nom fait référence au métier de meunier, comme il en existait de nombreux tout au long des cours d’eau sarthois. Cependant, Marie a sans doute vécu avec un bordager*.

Au bord de la rivière entre champs et vallon embrumé, ta silhouette émerge du silence. Marie Lemeunier, tu sembles vivre ici depuis toujours dans la masure, l’enclos, la rivière, quelle femme es-tu ?

Ta ligne de vie coïncide-t-elle avec l’axe du monde d’alors ?

Ta vie traversée par la Gée, l’occupes-tu comme des siècles plus tard, à la grande ville du Mans que tu ne verras jamais, au fond du vallon d’Isaac, une gosse se balade, danse son enfance jusqu’à l’échappée en pirouette au-delà du ruisseau, de la rivière et de fleuves successifs ?

là-bas où est l'eau
sur la terre de Champagne
dort la meunière

Des journées sous la tempête. Les oiseaux fuguent. Certains tombent au sol. Les chiens les ramènent. Les chasseurs chassent. Les cous sont tordus. Les uns, le regard éteint, les autres le regard au ciel.

Ce sont les racines, tout là-bas, qui les ont renseignés. Il se passe quelque chose, le soc ne fait plus son han-han, le vent son chum-chum, les pousses vertes leur vriiiii. Ça fourrage toujours. Les bêtes, les petites et les grosses, et là, à ce qu’on a raconté plus tard, c’en est une grosse. Une masse ferme avec sur elle dix petites bricoles, ses doigts qui gigotent de temps à autre. Elle, éveillée mais pas tout à fait remise. À force d’être courbée, paf ! Sous l’eau qui fuite, goutte à goutte de là-haut, ses hardes trempées.

On n’a pas idée de se flanquer dans la boue bien grasse.

la brune aux reflets roux, mes cheveux, mes pensées, mon cœur prêt à saigner, non pas encore, juste à la lisière des fourmilières détrempées, un renard fuyant par derrière les troncs, l’amas de feuilles du bois plein d’eau, l’aurait eu du mal à brûler au sol couchée, comme ça, c’est pas fréquent, non enfant, c’était le jeu à qui durerait le plus longtemps les yeux au ciel, on le faisait de jour, de nuit, fallait se cacher car les parents rouspèteraient et la mère aurait du mal à rattraper les vêtements gadouilleux, et là de tout mon long, toute nue, j’ai essayé une fois, trop froid à ne plus rien sentir, l’eau et la terre, pas la neige, non, bien plaquée avec ensemble, vécu et ressenti, intensité et absence pourtant le dos libère le ventre, la face, on s’éprouve, me sens belle, seule, sans honte, un tantinet vide, la vidange, il faut la faire sinon on éclate et ça gicle mille petits fauves s’échappent, taches de vie, taches de son, on a beau frotter, ça ne part pas puis on décide de les regarder, ces petites choses et de les garder, ces petites choses, choses de ma vie, si on les voyait dans le futur, ce serait beaucoup d’étonnement mais pas ça, pas les traces sur le corps, qui parlent, qui seront là récupérées de la fille à la mère, bla bla elles parlent, c’est vite dit, ce ne sont pas des voix des murmures de la peau, un souffle inouï où l’on voit le monde dans l’eau des entrailles, le cri du premier souffle les émois, le langage, la tristesse, et les joies des souvenirs, avoir été malmenée, aimée, oubliée parfois, on se l’imagine ce fatras, je l’appelle rouille, roussard*, lune, fauve, automne.

M’ont réveillée, les taches rousses – une drôle d’histoire au sol, de l’autre côté de la Gée. La terre accueillant mon aïeule tombée.

A-t-elle eu un malaise, a-t-elle eu peur ou comme moi, aime-t-elle s’assoupir dos au sol ?

  1. Locataire d’exploitation agricole d’une dizaine d’hectares maximum, à l’habitation à pans de bois

Femmes des marais

Un département détrempé - Un habitat dispersé - Des femmes isolées

Minuscules et ignorées, je les déterre ? Non, elles sont la richesse du sol humide. Petites et très âgées, mortes après vivantes, elles transgressent le paysage. À savoir le topos d’une Sarthe de brumes automnales et embruns matinaux ; de femmes et d’hommes penchés sur une terre qui ne leur appartient pas, qu’ils délaisseront à leur mort sans même que leurs enfants puissent en tirer quelque chose ; de la matière première qu’est un arbre généalogique vivant par sa base et vivant par son sommet si on l’ausculte, le caresse en lui murmurant des douceurs comme on le ferait à une jument malade ou une personne en fin de vie. Une Sarthe qui a de l’épaisseur et de l’âge, un département méconnu, mésestimé et injustement réputé pour ses rillettes et ses 24 h automobile. Cela veut dire « Département du Cochon et de la Bagnole, de la campagne et de l’usine ». Petites gens minuscules et ignorées, au patois et au look ringardisés.

Ça sent le métal rouillé, c’est couvert de taches vertes. Ça pousse d’un bout et crève de l’autre. Mais ça retient, décompose, fertilise, régule, et après des siècles de dormance reprend vie.

Ces femmes insoupçonnées s’appellent Marie, Michelle, Françoise et une palanquée d’autres. Toutes ont vécu dans la Sarthe, à la campagne puis à la ville. Aujourd’hui on ne les y trouverait plus. N’empêche. Elles n’en finissent pas de hanter la Champagne mancelle et la Charnie, les bourgs de la Gée, plus tard Saint-Pavin-des-Champs et le Tertre, telles des anguilles nous échappant, de source en ruisseau, étangs et mares, pluies et brouillards.

Des aïeules, minuscules et ignorées, faites matière organique carbone tombeau sorcière, réponse à nos rêves mousseux, dont la voix silencieuse perce les feuillets de schiste et l’argile dessinant le pâturage, la friche, la masure à la manière d’un livre poussiéreux, tacheté de signes roux, sans doute tracé d’une main gauche il y a longtemps ‒ ces aïeules en apnée, en rétention durant des siècles délivrent leur histoire.

très belle photo d'une marre et d'un sous bois.
Partout, l'eau

Comment Michelle Guyon a-t-elle rejoint Crissé le jour de son mariage ? Sept heures au moins de marche par les chemins pierreux ou trois heures en charrette tiré par un cheval.

 Parfois, les chemins fluviaux étaient préférés à ceux par la route, remonter le cours de la Gée était-il possible et quand bien même, ensuite, comment faire ?

Qui assista à son union avec Étienne Barbesore ? Admettons ses parents et sa grand-mère, compte tenu des nombreux trous dans la généalogie aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce mariage fut tel qu’on en parlât longtemps et que ses enfants à leur tour en firent une légende ? Quel beau récit cela ferait ou au contraire quel fiasco ?

Michelle a 26 ans, son premier enfant va naître un an plus tard, elle aura six enfants en quinze années, peut-être d’autres…

Pour chacune un récit raconté avant d’être vécu. Du ciel descendent de lourdes ombres – silhouettes préhistoriques déployées de l’air au lac. Horizon empêtré de signes : terre insondable, herbe sillonnée, vapeurs immondes, éclipse du monde.

Tout s’embrase, les émotions et les éléments ; tout disparaît pour réapparaître comme un compost vibrant de ses fébriles habitants, l’âme apeurée avant la cérémonie. Ou bien, non, tout le monde le sait, un acte charnel a scellé depuis plusieurs lunes l’union des deux jeunes, le départ de la mariée vers le nouveau logis, pas trop différent de celui qu’elle quitte.

Comme elle a vu sa mère et son père, comme ça de plein fouet, la vie va être faite de besogne, dans le froid, la précipitation, l’éternel cycle.


Le ciel en photo
Ciel de noce.
sa mère en songe - le silence de la mère figée - ce qui crachouille
les failles rouges, liquides et bouillantes
avalant tout sur leur passage
des figures taiseuses au mieux menteuses au pire
une écume rouge ne débordant plus
et neuf mois - tout nu - c'est l'enfant - c'est la petite fille
on parle de l'Ancien Régime - de la terre cramée
les grains desséchés - des gosses atterrés de faim et de froid.
Catherine Robert

Les Michelle et Françoise

Paysages de l’Ancien Régime - Routines paysannes - Registres paroissiaux

Se pencher sur les plus anciennes ancêtres, c’est faire un plongeon dans le XVIIe siècle ou le XVIIIe avec, lorsqu’on a un grand trou historique, sociologique et littéraire, la nécessité de lectures, podcasts, documentaires et prises de notes afin d’extirper et digérer l’essentiel.

Jamais enfant je n’ai pique-niqué dans ce que les géologues appellent la Champagne mancelle*, plus particulièrement la vallée de la Gée et ses bourgs.

Quatre siècles plus tard, je parcours les départementales, déçue par la monoculture céréalière entourant de disgracieux villages. Au centre de Vallon-sur-Gée, église fermée et manoirs inaccessibles n’excitent pas vraiment l’imagination, moins qu’une autre pause, à une vingtaine de kilomètres du Vallon.

Une rousse poussière sur les limbes des feuilles est tombée, tapissant les cavités – on ne voit plus un seul escargot, les chaumes sont couchés, les saules ployés.

Sont-ce les fruits de la bénédiction, ces lueurs anthracite et rouille, et ces rires fusant au soir d’août ? Elles revenaient du bord de l’eau ‒ les poissons, ça sera pour demain. Les voilà dans la cuisine, ce n’est pas encore le poêle à bois, loin s’en faut ni les récipients de fonte, tout ça c’est de la science-fiction.

Elles s’assoient autour de la soupe, mangent avec délectation les nousilles* et les pommes.

Le temps procède ainsi. Il assène de sa puissance le végétal et le minéral, assomme de sa gravité l’enfance qu’à chaque âge on effeuille. L’enfance, ce n’est pas qu’on la convoque, c’est sa glaise qui nous attrape, nous altère et nous chavire. Elle vibre en nous, limon presque tactile mais inerte. Aussi volatile que poudre d’argile, son allégresse nous frôle, sa cruauté nous embourbe et nos songes balbutient.

Leur quotidien, c’est quoi ? Un sempiternel retour des choses. Voici les batailles entre coq et chien, les plumes et les poils volent. La bataille des ombres, disent-elles souvent, inattentives au massacre mais personne n’aime un bestiau souffrant.

Voilà les feux d’herbes sèches, ça vous secoue, c’est bon pour tout, ça soigne la fin du cycle, la fatigue des tissus. Ça fait peur, disent les petits enfants et oui, parfois, des imprudents ont déconné, leur feu sorti du crâne, pas forcément mort mais tout chose pour toujours.

Après c’est la fumée, son odeur âcre, les larmes plein les yeux, la morve qui sèche sitôt coulée, et les truies qui gueulent.

Le bois, lui, se perce doucement et par à-coups s’effondre. Après ce seront les grandes pluies et la détrempe.

On ne sait combien elles étaient, ces familles, on peut imaginer.

L’ombre a aspiré une des sœurs, une longue fissure creusée de bile l’a happée et la terre a pleuré en silence ‒ le trop-plein s’en est allé, diffusé par les mauvaises langues. D’autres événements sont advenus. La braise qui fait suer la fièvre, c’est l’hiver décharné à l’horizon et y’en a une dehors, les épaules hors de la chemise qui bat de l’air à moitié nue. Finalement on l’a coursée jusqu’à l’autre bout du chemin, ramenée au lit, elle grelottait et les bon d’la d’queniots* reniflaient.

La vallée les a absorbées, à la lisière d’autres femmes ont ramassé du bois séché, acheté des bobines de fil et enfilé des perles. Sur l’horloge immuable de leur destin, se percutent des lièvres indisciplinés tandis que des taches flirtent avec des plumes faisandées. Étiez-vous des lunaires ou un Soleil souhaitant monter au plus haut jusqu’aux ailes rognées ?

Les jonquilles avaient fleuri en mars. Certaines ployées sans toutefois toucher terre, d’autres presque humaines, leurs lèvres prononçant des mots imaginaires.

1 Michelle Froger *1690 - x 1710, Vallon-sur Gée

2 Marin Guyon 1675 - 1756, bordager

3 Michelle Guyon *1713, Vallon-sur Gée - x 1740 - † 1775, Sillé-le-Guillaume, domestique

4 Étienne Barbessore 1716 - 1780, laboureur couvreur

5 Françoise Barbesore *1754, Crissé - x1779, Parennes - † 1827, Neuvillette-en-Charnie

Du champ au bourg

Charnie

Combien d'entre vous ont éprouvé le dépaysement, chères  Marie ? Nous voici posant nos pas dans les vôtres. On sait qu'avant vous, une ancienne avait quitté la Champagne sarthoise* et rejoint la Petite Charnie*, vaste territoire de feuillus et résineux ponctué de landes.

On suit vos traces à Neuvillette-en-Charnie, Joué-en-Charnie ou Chemiré-en-Charnie, parcourant l'une après l'autre une douzaine de kilomètres en un siècle, traversant buttes et corniches, quittant les sillons de vos aïeules pour la condition domestique, illustrant ainsi les propos de la plasticienne Édith Dekyndt en 2023.

«Habiter le monde, se fait par rapport à des lieux. C'est pour cette raison que je trouve vraiment important de pouvoir résider dans de nouveaux endroits pour des temps longs. On opère à un changement de point de vue complet. En fait, ce sont les lieux qu'on connaît qui nous perdent.»

#Charnie

En arrière-plan

Générations au labeur - Bribes de vie masculine - Leurs savoir-faire

Je les appelle par leurs prénoms, François (il y en a deux), Marin (il y en a deux aussi), Étienne, Julien, Frédéric, Louis Alphonse Pierre, ces hommes que je n’ai pu rencontrer mais qui m’ont cependant faite.

J’utilise les documents rassemblés lors du départ de la maison familiale, classés par ordre chronologique et les premiers de la liste apportent peu d’information avant la Révolution française. Après 1789, les documents deviennent plus précis et renseignent sur le décès anticipé des hommes et le long veuvage des femmes mais cela demeure inexploitable avec un panel si réduit.

Aussi dévierai-je sur quelques échos de la vie rurale des anciens, ces silhouettes de l’arrière-pays.

  • L’orage sur les sillons gris et nus

  • Loin de tout, digne et silencieuse, une jument au milieu d’herbes sèches

  • On ne connaît pas le fil de fer barbelé, il faut ruser

  • La rouille d’un cossiau1 oublié sur la terre sèche

  • Avant la taille, les coudriers2 s’embrouillent

  • On écale3, on rouche4 les racines, seul en gueulant

  • Les mains, larges et sèches, trient le grain

  • Au bout de l’aire, le squelette dressé de l’hiver

  • Ce qu’ils furent, laboureurs, cultivateurs, bordagers, pauvres bougres avançant la corde enroulée autour de la tête jusqu’au soir

  • Des sillons bien dessinés

  • Il va sur la bête, empruntant la bande de terre entre deux parcelles jusqu’au chemin par où rejoindre la rivière

Chardon épineux
Gare aux piquants

C’est pas tout, mais rien ne pousse sans fumier
Vas-y la carriole, elle sert à tout
La simplicité du bordage, quelques centaines d’ares en culture et jachère, une haie fournie et la masure
On entend le coq et la bergeronnette
Les fois où on s’arrête près du chien allongé
Non ce n’est pas comme ça que ça se passe Sortir dans le froid, rentrer avec le froid le chien toujours là
Y’a les champs et y’a le foin et l’fumier, pas le temps de souffler
La rosée de cinq heures sur la toile d’araignée
Les gouttes perlent des haies
Gare aux chardons, ils égratignent la peau et déchirent les frusques
Le vent, l’aube des moulins, la rivière
La fin d’hiver, une pause et des mariages
Charreyer* le foin à dos d’homme, à bras de femme et d’enfants
Les jours de vent, donner à manger aux bêtes un peu plus loin, à l’abri pour point éparpiller le foin
Le charreton*, il faut en prendre soin à moins d’y perdre son dos et sa raison
Les outils de base, leur fortune de vie : le rouet, le croc, la faucille et le crible, la fourche aussi
L’art du rudimentaire, les planches, la corde, le chaume, l’eau
La face ronde ou plate, les dents abîmées, le corps bourré de griffures et d’entailles, mi-sourd mi-boiteux, c’est l’père sarthois dans toute sa splendeur
Tout un peu de guingois, le cadre des fenêtres, le toit où il manque des tuiles, les moellons disjoints, les treilles des cabanes
Faudrait retaper tout ça, on n’a pas trop de temps.

Une reinette verte photografiée au coeur de la végétation.
Reinette verte.

• Ou alors il pleut trop, il gèle et ça s’abîme

• Une pause avec les petits au bord de la rivière, les gosses ont patouillé au gué et eux, allongés sur la berme*

• Les saules, les souches à fleur d’eau, les grenouilles et parfois la puanteur d’une carcasse de marcassin noyé

• Ils s’en occupent pas, mais leurs ombres figées en l’absence de courant comme les silhouettes d’un jour qui paresse

• C’est l’art de bouiner* une fois l’an dans l’herbe et dans l’eau

• On reviendra bientôt, pour le ragondin et le lièvre

Un accouplement de libellules.
Libellules

Trois fois Marie Geslin

Une vie de mystères - L’omniprésence de l’eau - Une histoire imaginée

Très beau mois d’octobre, selon les relevés météorologiques anciens puis l’hiver fait son chemin.

Dehors, tout le monde s’affaire. Ton père, avec ses frères et quelques voisins, déverse le fumier sur la terre chaude et molle encore des averses estivales. Les labours ne vont pas tarder.

Ta tante est venue de Rouez pour l’accouchement – on ne voudrait pas qu’il arrive le même malheur que deux ans auparavant – et s’occuper de l’aîné qui court dans tous les sens. On te prénomme comme ta mère, Marie. Comme elle, tu vas grandir dans un petit bordage au sein de la forêt, à une demi-heure de l’étang des Landes et deux heures de la future gare de tramway. Nul ne le sait encore, mais tu recèles en toi une énergie puissante et tu vivras de nombreuses vies.

Première vie de Marie Geslin

La mer comme en novembre les pieds sur la dune grise
au loin comme une montagne les cimes de feuillus
chantonnent au rythme des mâts en boisAprès le saut depuis la dune avoir peur
avoir honte de mal faire ne pas faire deux pas de plus
une grande tache dans le cielLe Charpentier la rejoint la tient par la main
au sol leurs pas s'enfoncent
Le Charpentier retire ses souliers une tiède moiteur sa chevilleLe Charpentier se penche baise ses orteils salis
ramasse la matière onctueuse balayée par les clapotisFermer les yeux refaire le parcours depuis la dune
se déchausser et sauter se badigeonner de sable gris
au-dessus les plaintes de cormorans et mouettes se frôlant
garder les yeux fermés comme à la marelle avancer en sautant
Inspirer fortement expirer bruyamment jusqu'à attraper froid
Le Charpentier lui fait boire des tisanesla veille au lit ses larmes la morve et les crachats soif soif soif

aujourd'hui plus de force ni pour dire ni même pour se souvenir
C'est à l'aube qu'elle quitte la cabane

nul bruit dans le chemin creux sable odorant
herbes chatouilleuses autant de fils d'or accrochés à son jupon
La grève est couverte d'objets cassés comme une Odyssée mal finie

paniers et posidonies enchevêtrés cordages et tonneaux crevés
on s'attend à croiser de petites poules chantant à la manière des sirènes
Le protocole inspirer expirer marcher courir sauter se rouler plonger

on n'entend plus rien comme une petite mort
Le dernier jour elle a oublié la dune le sable les épaves

elle a oublié Le Charpentier avance calme
perles de sel sur les lèvres il n'y a plus d'ombre plus de lumière
avance nue dans l'intensité palpe les cailloux dans ses poches l'éternité
Deuxième vie de Marie Geslin
Belle de son nom qui coule encore et encore happée par la houle
Le dos de Marie hors des vagues de blé face à l'étendue bleue
Sur son corps la saumure longuement goûtée par une langue d'amour
La main retroussant la robe la peau dénudée par le clapotis subjuguée
Leurs clins d'œil dessous le phare doré à en perdre la vue
Elle ne se lasse pas de la source et le fleuve tout entiers dans l'océan
Ses yeux cernés un sourire raréfié seraient-ce tempêtes ou marées
Au-delà du port le reflux et le flux
Jaugée pesée ignorée méprisée par la douane américaine
Bienvenue dans le bayou de Louisiane
Adieu Marie Geslin la péquenaude mais Maddy Gosling la cajun
Troisième vie de Marie Geslin
L'eau du Mississippi est toute jaune
couleur de pisse odeur soufrée
flux hépatique qui laisse exsangue
Elle est comme fatiguée elle a besoin de vacances la Loire descendre vers les châteaux et forêts de son enfance ligérienne
Tous les pays traversés offrent d'invisibles racines un entrelacs bleu sur la carte d'état-major
Remonter le fleuve et le démonter
Maine Sarthe Gée en petits et vastes paysages inanimés et vivants
pêchant plongeant bâtissant réparant.

Entre deux-siècles

Portrait de femme - Toile de fond guerrière - Le goût du déplacement

Par quel bout commencer son portrait ? À la fin des années 1800, naît Marie C. et là s’arrête toute similitude avec le roman d’Henry James adapté par Jane Campion, Portrait de femme. Leur personnage féminin rend visite à ses parents en 1872. Date à laquelle mon héroïne a sept ans, n’a aucun souvenir de son père ni de sa grand-mère, morts alors qu’elle avait dix mois pour le premier et deux ans pour la seconde.

Où vit-elle alors avec sa mère ?  Mystère.

La revoici à l’âge de onze ans embarquée avec le nouvel époux de sa mère − son beau-père est journalier, un déclassement social pour sa mère domestique autrefois. Leur nouvel habitat ? À une dizaine de kilomètres de son enfance, aux Hanteries près de Joué-en-Charnie, après avoir cheminé sur la route du Calvaire et traversé la Gorgère.

C’est là qu’elle réside de 1876 à 1888 au fond d’une Sarthe maussade tandis qu’à Paris est votée l’instruction primaire laïque et obligatoire en 1881. Marie C. a 16 ans. J’ai toujours entendu dire qu’elle ne savait ni lire et écrire. Elle avait passé l’âge du bénéfice de la loi.

Portrait de femme, Jane Campion, 1996
Portrait de femme, Jane Campion, 1996

Dans Portrait de femme, Isabel Archer voyage à travers l’Europe en calèche, en train, en bateau, converse avec de nombreux prétendants, hérite d’une vaste fortune, sans souci de logis, vêtements ni repas.

Marie C. aurait-elle séduit par son charme frivole un bel hobereau local ? Non, ça ne se passe pas ainsi, ce qui ne signifie pas qu’il y ait cloisonnement entre le monde des petites gens et celui des dominants mais ces derniers ne demandent pas, ils consomment et abandonnent la domestique avec son éventuel bâtard.

Enfant, j’entendais les grandes personnes, et je le lus plus tard chez Zola — Et le droit de cuissage, dites donc ?… Ma parole ! le seigneur fourrait la cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait.

Poursuivons le portrait de mon arrière-grand-mère dans une campagne du bout du monde rural par ce que révèlent les archives.

Les foins, Jules Bastien-Lepage, 1877
Les foins, Jules Bastien-Lepage, 1877

Entre 22 ans et 35 ans, elle épouse Frédéric Vincent, met au monde deux filles et deux garçons, et devient veuve. La vie n’est pas rose pour Marie C. livrée à elle-même.

Autant le savoir de suite, Marie vivra jusqu’en 1949, à l’âge de 84 ans. Elle a donc encore un long chemin devant elle, toute de noir vêtue pour le restant d’un siècle qui n’augure de rien de bon.

 

Quatre femmes en deuil, T.A. Steinlen, 1915
Quatre femmes en deuil, T.A. Steinlen, 1915

Avec elle, on lit la Première puis la Seconde guerre mondiale.

Ne lui reste que l’aînée, ses fils faits charpie dans les tranchées de Marne et Pas-de-Calais. Elle accompagne désormais une génération qui sait lire et écrire, quitte la campagne et découvre Conlie puis Le Mans avec ses petites-filles.

Viendra le temps où l’on feuillettera les albums-photos, l’on racontera des anecdotes à propos de la petite, vigoureuse et succulente reinette du Mans traversant les décennies du haut de ses même pas un mètre soixante, ses vêtements surannés et son immuable gouline*, auprès de sa fille, son gendre et ses petits-enfants dont ma mère. Une femme à la fois seule et toujours en compagnie. Broyée par les puissants, locaux et internationaux, et sauvegardée par les proches.

Hier, de mes nombreux documents familiaux classés, lus et relus, mis en relation, je rédigeai un brouillon et formulai une problématique retouchée, reformulée, épurée sans aujourd’hui encore y apporter de réponse, mais y travaillant.

L’origine, l’invisibilité, l’appartenance (état-civil), la famille (nombreuse), la ruralité, la domesticité, les chagrins, la servitude, la survie, la guerre, la ville/le bourg, l’autorité/l’anarchie, l’exil, les détours, le retour
Des noms, des lieux, des métiers formant un récit cartographié brassant généalogie, géographie, histoire, ethnographie.
C’est une saga sarthoise au fil de l’eau qui coule, chacune ayant rêvé de la Gée (Sarthe, Maine, Loire).
Comment le goût du déplacement a-t-il nourri une filiation au cours du temps ? Une ligne se dessine.
Leur vie est marquée de ruptures diverses, et elles incarnent la fluidité, la ténacité et l’inventivité. Par l’attachement à la terre où qu’elles soient et les relations qu’elles observent s’y nouer, elles apprennent à rebondir et à diffuser une vitalité forgée par leurs expériences ‒ plus tard s’y adjoindra leurs savoirs.
Comment le goût du déplacement a-t-il engendré l'émancipation de mes aïeules ?