Plis et sillons

Par Catherine Robert

Leur corps a plié sous le soc, les chaudrons et la machine à coudre. Elles ont sillonné les terres, cuisines et tissus. Ces figures, leur dessiner un parcours de vie, une lignée sarthoise à moult détours - depuis la Champagne mancelle, au 17e siècle.

Les pionnières

Vallon-sur-Gée

Il y a tout d’abord quatre femmes de l’Ancien Régime : Marie, les deux Michelle et Françoise. Quatre silhouettes penchées sur la terre, leur bordage, les soins aux bêtes et aux enfants. Toutes quatre peinent au labeur dans une province balayée par les vents, les brumes pénétrantes et les pluies fines.

Nul besoin pour elles de déployer la carte géologique des Champagnes ondulées pour reconnaître l’alternance de plateaux et de coteaux, hachurés par le passage du cours d'eau dont elles occupent, avec leur linge, les berges après leurs travaux dans le bocage où dominent calcaire et grès roussard, celui des cheveux roux dont il ne reste quatre siècles plus tard que des éphélides.

Comment tracer leur portrait ? Des informations sont disponibles : 1669, naissance de l'aïeule, 1710, mariage de sa fille et de plus amples renseignements pour les dernières.

Marie Lemeunier

Une femme infinie - Des vallons - Résonance avec une chute

Elle n’a pas la renommée de Louis Le Nain mais, presque sa contemporaine, elle a pu ressembler à la femme tenant sa fillette dans le creux de ses bras, fatiguées toutes deux. Son nom fait référence au métier de meunier, comme il en existait de nombreux tout au long des cours d’eau sarthois. Cependant, Marie a sans doute vécu avec un bordager1.

Scène de la vie quotidienne paysanne du XVII ieme siècle.
Louis Le Nain, La Charrette, 1641.

Au bord de la rivière entre champs et vallon embrumé, ta silhouette émerge du silence. Marie Lemeunier, tu sembles vivre ici depuis toujours dans la masure, l’enclos, la rivière, quelle femme es-tu ?

Ta ligne de vie coïncide-t-elle avec l’axe du monde d’alors ?

Ta vie traversée par la Gée, l’occupes-tu comme des siècles plus tard, à la grande ville du Mans que tu ne verras jamais, au fond du vallon d’Isaac, une gosse se balade, danse son enfance jusqu’à l’échappée en pirouette au-delà du ruisseau, de la rivière et de fleuves successifs ?

là-bas où est l'eau
sur la terre de Champagne
dort la meunière

Des journées sous la tempête. Les oiseaux fuguent. Certains tombent au sol. Les chiens les ramènent. Les chasseurs chassent. Les cous sont tordus. Les uns, le regard éteint, les autres le regard au ciel.

Ce sont les racines, tout là-bas, qui les ont renseignés. Il se passe quelque chose, le soc ne fait plus son han-han, le vent son chum-chum, les pousses vertes leur vriiiii. Ça fourrage toujours. Les bêtes, les petites et les grosses, et là, à ce qu’on a raconté plus tard, c’en est une grosse. Une masse ferme avec sur elle dix petites bricoles, ses doigts qui gigotent de temps à autre. Elle, éveillée mais pas tout à fait remise.

À force d’être courbée, paf ! au sol couchée l’eau fuite, goutte à goutte de là-haut, mes hardes trempées si on me trouve, diront qu’elle était paumée, on n’a pas idée de se flanquer dans la boue bien grasse, la brune aux reflets roux, mes cheveux, mes pensées, mon cœur prêt à saigner, non pas encore, juste à la lisière des fourmilières détrempées, un renard fuyant par derrière les troncs, l’amas de feuilles du bois plein d’eau, l’aurait eu du mal à brûler au sol couchée, comme ça, c’est pas fréquent, non enfant, c’était le jeu à qui durerait le plus longtemps les yeux au ciel, on le faisait de jour, de nuit, fallait se cacher car les parents rouspèteraient et la mère aurait du mal à rattraper les vêtements gadouilleux, et là de tout mon long, toute nue, j’ai essayé une fois, trop froid à ne plus rien sentir, l’eau et la terre, pas la neige, non, bien plaquée avec ensemble, vécu et non ressenti, intensité et absence pourtant le dos libère le ventre, la face, on s’éprouve, me sens belle, seule, sans honte, un tantinet vide, la vidange, il faut la faire sinon on éclate et ça gicle mille petits fauves s’échappent, taches de vie, taches de son, on a beau frotter, ça ne part pas puis on décide de les regarder, ces petites choses et de les garder, ces petites choses, choses de ma vie, si on les voyait dans le futur, ce serait beaucoup d’étonnement mais pas ça, pas les traces sur le corps, qui parlent, qui seront là récupérées de la fille à la mère, bla bla elles parlent, c’est vite dit, ce ne sont pas des voix des murmures de la peau, un souffle inouï où l’on voit le monde dans l’eau des entrailles, le cri du premier souffle les émois, le langage, la tristesse, et les joies des souvenirs, avoir été malmenée, aimée, oubliée parfois, on se l’imagine ce fatras, je l’appelle rouille, roussard, lune, fauve, automne.

M’ont réveillée, les taches rousses – une drôle d’histoire au sol, de l’autre côté de la Gée. La terre accueillant mon aïeule tombée. A-t-elle eu un malaise, a-t-elle eu peur ou comme moi, aime-t-elle s’assoupir dos au sol ?

  1. Locataire d’exploitation agricole d’une dizaine d’hectares maximum, à l’habitation à pans de bois

Femmes des marais

Minuscules et ignorées, je les déterre ? Non, elles sont la richesse du sol humide. Petites et très âgées, mortes après vivantes, elles transgressent le paysage. À savoir le topos d’une Sarthe de brumes automnales et embruns matinaux ; de femmes et d’hommes penchés sur une terre qui ne leur appartient pas, qu’ils délaisseront à leur mort sans même que leurs enfants puissent en tirer quelque chose ; de la matière première qu’est un arbre généalogique vivant par sa base et vivant par son sommet si on l’ausculte, le caresse en lui murmurant des douceurs comme on le ferait à une jument malade ou une personne en fin de vie. Une Sarthe qui a de l’épaisseur et de l’âge, un département méconnu, mésestimé et injustement réputé pour ses rillettes et ses 24 h automobile. Ces dernières veulent tout dire « Département du Cochon et de la Bagnole, de la campagne et de l’usine ». Petites gens minuscules et ignorées, au patois et au look ringardisés.

Ça sent le métal rouillé, c’est couvert de taches vertes. Ça pousse d’un bout et crève de l’autre. Mais ça retient décompose fertilise régule, et après des siècles de dormance reprend vie. Ces femmes insoupçonnées s’appellent Marie, Michelle, Françoise et une palanquée d’autres. Toutes ont vécu dans la Sarthe, à la campagne puis à la ville. Aujourd’hui on ne les y trouverait plus. N’empêche. Décédées ou déplacées, elles n’en finissent pas de la Champagne mancelle et de la Charnie, des bourgs de la Gée, de Saint-Pavin-des-Champs et Gazonfier, qu’elles parcourent comme des truites de ru en ruisseau, étangs et mares, pluies et brouillards.

Des aïeules, minuscules et ignorées, faites matière organique carbone tombeau sorcière, réponse à nos rêves mousseux, dont la voix silencieuse perce les feuillets de schiste et l’argile dessinant le pâturage, la friche, la masure à la manière d’un livre poussiéreux, tacheté de signes roux, sans doute tracé d’une main gauche il y a longtemps ‒ ces aïeules en apnée, en rétention durant des siècles délivrent leur histoire.

***

Comment Michelle Guyon a-t-elle rejoint Crissé le jour de son mariage ? Sept heures au moins de marche par les chemins pierreux ou trois heures en charrette tiré par un cheval. Parfois, les chemins fluviaux étaient préférés à ceux par la route, remonter le cours de la Gée était-il possible et quand bien même, ensuite, comment faire ?

Qui assista à son union avec Étienne Barbesore ? Admettons ses parents et sa grand-mère, compte tenu des nombreux trous dans la généalogie aux XVIIème et XVIIIème siècles. Ce mariage fut tel qu’on en parlât longtemps et que ses enfants à leur tour en firent une légende ? Quel beau récit cela ferait ou au contraire quel fiasco ?

Michelle a 26 ans, son premier enfant va naître un an plus tard, elle aura six enfants en quinze années, peut-être d’autres…

***

Pour chacune un récit raconté avant d’être vécu. Non, rien n’est moins sûr. Du ciel descendent de lourdes ombres – silhouettes préhistoriques déployées de l’air au lac. Horizon empêtré de signes : terre insondable, herbe sillonnée, vapeurs immondes ; éclipse du monde. Tout s’embrase, les émotions et les éléments. Disparaît pour réapparaître comme un compost vibrant de ses fébriles habitants, l’âme apeurée avant la cérémonie. Ou bien, non, tout le monde le sait, un acte charnel a scellé depuis plusieurs lunes l’union des deux jeunes, le départ de la mariée vers le nouveau logis, pas trop différent de celui qu’elle quitte.

Comme elle a vu sa mère et son père, comme ça de plein fouet, la vie va être faite de besogne, dans le froid, la précipitation, l’éternel cycle.


sa mère en songe
l'inconnu du lieu
d'où elle parle
le silence de la mère figée
rien vu rien entendu
ce qui crachouille
les failles
rouges, liquides et bouillantes,