Marie Lemeunier
Une femme infinie - Des vallons - Résonance avec une chute
Elle n’a pas la renommée de Louis Le Nain mais, presque sa contemporaine, elle a pu ressembler à la femme tenant sa fillette dans le creux de ses bras, fatiguées toutes deux. Son nom fait référence au métier de meunier, comme il en existait de nombreux tout au long des cours d’eau sarthois. Cependant, Marie a sans doute vécu avec un bordager1.
Au bord de la rivière entre champs et vallon embrumé, ta silhouette émerge du silence. Marie Lemeunier, tu sembles vivre ici depuis toujours dans la masure, l’enclos, la rivière, quelle femme es-tu ?
Ta ligne de vie coïncide-t-elle avec l’axe du monde d’alors ?
Ta vie traversée par la Gée, l’occupes-tu comme des siècles plus tard, à la grande ville du Mans que tu ne verras jamais, au fond du vallon d’Isaac, une gosse se balade, danse son enfance jusqu’à l’échappée en pirouette au-delà du ruisseau, de la rivière et de fleuves successifs ?
là-bas où est l'eau
sur la terre de Champagne
dort la meunière
Des journées sous la tempête. Les oiseaux fuguent. Certains tombent au sol. Les chiens les ramènent. Les chasseurs chassent. Les cous sont tordus. Les uns, le regard éteint, les autres le regard au ciel.
Ce sont les racines, tout là-bas, qui les ont renseignés. Il se passe quelque chose, le soc ne fait plus son han-han, le vent son chum-chum, les pousses vertes leur vriiiii. Ça fourrage toujours. Les bêtes, les petites et les grosses, et là, à ce qu’on a raconté plus tard, c’en est une grosse. Une masse ferme avec sur elle dix petites bricoles, ses doigts qui gigotent de temps à autre. Elle, éveillée mais pas tout à fait remise.
À force d’être courbée, paf ! au sol couchée l’eau fuite, goutte à goutte de là-haut, mes hardes trempées si on me trouve, diront qu’elle était paumée, on n’a pas idée de se flanquer dans la boue bien grasse, la brune aux reflets roux, mes cheveux, mes pensées, mon cœur prêt à saigner, non pas encore, juste à la lisière des fourmilières détrempées, un renard fuyant par derrière les troncs, l’amas de feuilles du bois plein d’eau, l’aurait eu du mal à brûler au sol couchée, comme ça, c’est pas fréquent, non enfant, c’était le jeu à qui durerait le plus longtemps les yeux au ciel, on le faisait de jour, de nuit, fallait se cacher car les parents rouspèteraient et la mère aurait du mal à rattraper les vêtements gadouilleux, et là de tout mon long, toute nue, j’ai essayé une fois, trop froid à ne plus rien sentir, l’eau et la terre, pas la neige, non, bien plaquée avec ensemble, vécu et non ressenti, intensité et absence pourtant le dos libère le ventre, la face, on s’éprouve, me sens belle, seule, sans honte, un tantinet vide, la vidange, il faut la faire sinon on éclate et ça gicle mille petits fauves s’échappent, taches de vie, taches de son, on a beau frotter, ça ne part pas puis on décide de les regarder, ces petites choses et de les garder, ces petites choses, choses de ma vie, si on les voyait dans le futur, ce serait beaucoup d’étonnement mais pas ça, pas les traces sur le corps, qui parlent, qui seront là récupérées de la fille à la mère, bla bla elles parlent, c’est vite dit, ce ne sont pas des voix des murmures de la peau, un souffle inouï où l’on voit le monde dans l’eau des entrailles, le cri du premier souffle les émois, le langage, la tristesse, et les joies des souvenirs, avoir été malmenée, aimée, oubliée parfois, on se l’imagine ce fatras, je l’appelle rouille, roussard, lune, fauve, automne.
M’ont réveillée, les taches rousses – une drôle d’histoire au sol, de l’autre côté de la Gée. La terre accueillant mon aïeule tombée. A-t-elle eu un malaise, a-t-elle eu peur ou comme moi, aime-t-elle s’assoupir dos au sol ?
Locataire d’exploitation agricole d’une dizaine d’hectares maximum, à l’habitation à pans de bois