La traversière

Par Catherine Robert

Être celle qui a le goût du déplacement et demeure assise parmi archives et récits. Être celle qui brode une saga Lemeunier et lui tisse une toile de fond vers autre chose qui se lirait dans les interstices de la langue. Être celle qui dessine un monde.

Séjour Manceau

Un corpus à fouiller sur site.

Récit

En 2023, m'occupent la lecture d'héritages familiaux dont l'arbre généalogique et des recherches relatives à la Sarthe et au Mans. Après deux séjours là-bas, une fois les émotions passées au crible, s'articule une perspective entre Le Mans - ville natale, quittée et retrouvée - et le Gard aujourd'hui. Depuis, j'éprouve comment le goût du déplacement de mes aïeules a impulsé leur émancipation (contours, soubresauts, limites et devenir de ce processus).

Chapitre 1

Dialogue avec la nostalgie

La nuit, la chouette saupoudre de mots les terres endormies.

Il y a vingt ans de cela, il est devenu aidant, c’est ainsi qu’on appelle ceux dont les journées s’assombrissent aux côtés de la personne qui partageait leur vie ‒ sa femme hospitalisée, diagnostiquée Alzheimer.

J'ai rajouté un peu de jus de pêche. Je trouve que ce n'est pas mauvais.
Michael Haneke, Amour, 2012

Il y a vingt ans de cela, il est devenu aidant, c’est ainsi qu’on appelle ceux dont les journées s’assombrissent aux côtés de la personne qui partageait leur vie ‒ sa femme hospitalisée, diagnostiquée Alzheimer.

J’ai rajouté un peu de jus de pêche. Je trouve que ce n’est pas mauvais.

Michael Haneke, Amour, 2012

Il cherche l’espoir, celui-ci file entre ses doigts. N’importe, il va signer le temps comme le fait un marque-pages du livre tant aimé. Ce qui l’occupe désormais, les visites auprès de sa femme et l’ennui sans elle.

Cet homme entend mal, il est appareillé et elle, parle tout bas. Il ne l’entend plus. Ils n’arrivent plus à communiquer l’un avec l’autre. Bientôt, ils en oublieront leur impuissance à vivre. Des derniers instants passés auprès de ces parents-là, j’ai conservé l’esprit d’enquête qui les animait. Lors de mon séjour manceau, je poserai autour de moi la question — Qu’est-ce qui vous occupe ? Je raconterai la ville, témoignerai des personnes qui la traversent et renseignerai mon retour en des espaces quittés il y a fort longtemps.

On marche ainsi entre le le secret et l’aveu, la retraite d’ombre et le risque, et c’est cette double possession qui est belle.

Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre : notes sauvegardées, 1952-2005

L’Huisne en automne

Venue au Mans à l’occasion du Forum annuel de Philosophie au Palais des Congrès, je ne suis pas déçue, plutôt intriguée par le thème 2023 C’était mieux demain ? Dès le départ – il s’agit en quelque sorte d’un marathon sur trois journées –, je relève le νόστος (nostos) «retour» et l’άλγος (algos) «douleur» ; la fugacité et l’impermanence depuis les bords ; l’infini dans le fini ; l’ailleurs et l’ici dans la voix inaugurale de Barbara Cassin. Un vertige d’érudition fluide et drôle, avec des clins d’œil à Hannah Arendt, Walter Benjamin, Mallarmé, Homère et Ulysse, et la poésie.

Des yeux purs dans les bois

Cherchent en pleurant la terre habitable

René Char, Bel édifice et les Pressentiments, Le Marteau sans maître, 1934

Palais des Congrès

De ces pistes et éclipses, j’éprouve un à-rebours entre le pays natal et d’autres lieux sarthois grouillant de minuscules nostalgies puisque tout le monde ou presque a bougé au cours des siècles, contraint ou de bon gré. Il me faut prendre mesure des temps inconnus ou archivés tels les arbres généalogiques, albums de famille, cahiers et carnets, souvenirs et, pourquoi pas, rêves et imaginaires. Je remonterai les sources comme à pied on foule les berges d’innombrables ruisseaux sillonnant la terre et plissant les années.

J’ai marché sur des allées cimentées, étrangement couvertes de mousse, j’ai marché dans l’herbe humide ponctuée de grandes herbes, j’ai marché sous des arcades, j’ai monté des escaliers, j’ai essuyé la poussière de bâtiments anciens, barricadés, j’ai marché sous les lierres, les buddleias défleuris et les chênes roux, j’ai marché dans les pas de mes ancêtres et je ne vais pas m’en tenir là.

Eaux sarthoises